Soubassement /Jérôme Dupeyrat ZERODEUX  N°72

Depuis près d’une dizaine d’années, David Coste construit, par son travail, des territoires alternativement utopiques, hétérotopiques ou dystopiques, dans une oscillation constante entre réalité et fiction. La circulation et la réinterprétation des images sont au fondement de sa démarche, qui se déploie de plus en plus dans une convergence des pratiques du dessin, de la photographie et de l’installation. L’exposition en cours à la Chapelle Saint- Jacques est de ce point de vue un nœud dans le travail de l’artiste, permettant la résolution de questionnements antérieurs tout autant que le déploiement de nouvelles pistes : un Soubassement pour les projets à venir, ainsi que le suggère le titre de l’exposition. Ce terme résonne également avec un certain nombre de motifs souterrains (grottes, abris) qui apparaissent de façon récurrente dans les œuvres exposées. Il qualifie enfin une scénographie attirée vers le bas : œuvres disposées au sol, panneaux adossés à la partie inférieure des murs. La figure du soubassement renvoie donc autant à un état du travail qu’à son contenu et à la façon de le montrer. Cette corrélation est récurrente chez David Coste. Elle résulte en particulier d’une circulation des motifs et des dispositifs du travail au sein du travail lui-même.

Une grotte, un abris souterrain anti-atomique, le château Disney, la montagne servant de logo à la Paramount, un lac : tel objet dessiné ici réapparait ailleurs en relation à un autre élément, ou devient une sculpture, à l’instar de ces rochers (Red Rock, 2014) que l’on retrouve à la fois dans plusieurs dessins et dans l’espace du centre d’art, sous la forme de très grandes impressions photographiques froissées pour former des volumes.

De même, nombre de dispositifs concourant à la monstration des images (châssis, panneaux, plateaux) proviennent de dessins où ils apparaissent comme d’inquiétants décors, ou bien y sont transposés. Ces représentations ont pour beaucoup d’entre elles des sources que David Coste réinterprète par sa pratique graphique, qui médiatise sa relation à l’archive et aux documents : photographies prises par l’artiste ou par d’autres auteurs (Diane Arbus par exemple), iconographie puisée dans des livres et magazines, cartes postales, puzzles, images d’exploitation cinématographique... Si ces sources ne sont pas forcément identi- fiables, leur existence est néanmoins révélée par divers indices : ainsi l’un des dessins inclue-t-il par exemple la représentation elle aussi dessinée de l’image photographique qui lui sert de source. Plus généralement, on peut présumer l’origine largement photogra- phique de ce travail de par la façon dont sont composés les dessins, selon des logiques de montage et de collage qui appartiennent initialement àl’histoire de la photographie et de l’imprimé. Certaines œuvres reproduisent des sites naturels, d’autres des lieux artificiels, des décors factices ou, de façon plus ambivalente, des lieux naturels ayant servi de décors pour des films. Mais toutes ces représentations deviennent alors identiquement concrètes, et donc vraies du point de vue de la réception, constituant dans leur agencement une topo- graphie que le spectateur peut arpenter. Bien que l’exposition semble être le « décor » d’un scénario fictionnel, ce terme n’est donc que partiellement adéquat. Une typologie de décors (studios photo, matte painting, etc.) transparait certes dans ce travail. Mais alors qu’un décor possède un devant, qui crée l’espace fictionnel, et un envers, qui révèle la césure entre la réalité et la fiction, le travail de David Coste n’a pas pour enjeu de dissocier le vrai du faux ou le réel du fictif, mais plutôt d’envisager leur porosité ou même leur possible inversion. Si décor il devait y avoir, on ne saurait alors jamais avec certitude de quel côté on s’en trouverait. L’œuvre la plus emblématique de ce point de vue est une grande photo- graphie d’un paysage irradié en son centre par un halo lumineux, imprimée sur altuglas (Flare, 2014, 4 x 2,60 m), montée sur un châssis dressé dans l’espace d’exposition et rétroéclairée : a priori, l’œuvre est faite pour être vue de face, mais l’arrière du châssis révèle un espace construit qui a ses qualités propres, et où l’image est également visible, quoique de façon résiduelle. Ces éléments qui semblent dessiner les contours d’une fiction n’ont en fait pas pour fonction d’en permettre l’écriture ou d’en supporter la narration. Ils sont davantage, dans leur agencement, un système de production et de monstration d’images. De ces images et de leurs relations, il s’agit alors simplement, mais réellement, de faire l’expérience.

Jérôme Dupeyrat 2014 ZERODEUX N°72

Que font les images de la realite ? / Arnaud Fourrier 2012

Le travail de David Coste s’installe aux rivages de la réalité et de la fiction. Sans prendre la décision d’opter pour l’une ou l’autre, il décrit de nouveaux scénarios; comme si un troisième niveau de réalité pouvait exister, à mi-chemin entre mondes réel et imaginaires. Ses dessins, ses photographies et ses vidéos montrent des paysages désincarnés dont les structures sont peuplées d’habitations factices, de paysages recolorisés ou de montagnes en carton-pâte. Ces éléments de décors sont soutenus par une architecture intérieure faite d’échafaudages et de soubassements qui semblent flotter dans une brume incertaine. Perspectives inquiétantes où la nature côtoie l’artifice et l’habitat le vide, vision d’un monde où l’image est un document plus certain que la réalité elle-même. Comme un décor de cinéma, son oeuvre dessine ainsi de manière subtile le lieu d’un récit : un monde sur pilotis au bord de l’effondrement. Ici ses dessins s’effacent là où des fondations devraient prendre pied; là ses installations se liquéfient au sol; ailleurs le décor se résume à un rideau imprimé d’un paysage montagnard...

Dans les brèches de cet univers, David Coste introduit le récit. Les titres énigmatiques de ses oeuvres et de ses expositions sont autant d’amorces narratives : Entresol, Ici et nulle part, Le laboratoire des prophéties... Mais c’est l’espace, ou plutôt la fiction de l’espace qui l’intéresse. Dans une récente sérigraphie intitulée Ujaranosetra, il ressucite le paysage du logo de la Paramount Pictures Corporation. Hommage au cinéma et à l’image comme lieux de fiction, cette pièce est cependant assez éloignée de l’original pour ne laisser au première abord qu’une impression de déjà vu. 

Arnaud Fourrier 2012

Que deviennent les décors quand ils ne sont plus habités par des acteurs?/François Aubard 2010

La qualité première d’un décor est de disparaître. Les meilleurs sont ceux qu’on ne voit pas. Soutenant un univers narratif cohérent, leur présence semble normale. Pourtant, nous savons qu’il s’agit de carton, de bois et d’autres matériaux. Nous savons que les portes ne conduisent nulle part, que derrière les fenêtres il n’y a pas d’intérieur et encore moins d’habitants. Ce sont des territoires fictionnels. Les personnages qu’ils accueillent n’y vivent pas, ils y jouent des scènes. La conception des décors répond donc aux spécificités de cette activité. Ce sont des surfaces de projections qui n’ont de cohérence que lorsqu’elles sont captées par une caméra. C’est elle qui fabrique des mondes. Et, pour elle, parfois des villes se mettent à exister. C’est, entre autres, le cas de Cinecittà à Rome. En 2005, dans certaines par- ties désaffectées de ce complexe de décors, Laurent Grasso tourna Paracinéma. Fait de longs mouvements de caméra sur ces façades plates et délabrées, son film pourrait être perçu comme une fiction tournée dans le lieu d’une autre fiction. En montrant ces murs de bois autant que les poutres qui les soutiennent, la caméra de Grasso décrit le décor comme un lieu et lui donne une consistance troublante. En devenant un lieu bâti, les décors de Cinecittà ne sont plus seulement l’arrière plan des images cinéma- tographiques. Si les décors permettent l’apparition d’univers autonomes, ils en sont les limites. Ils bornent le monde construit pour la caméra. Brigadoon (1954) en est un exemple éloquent. Dans cette comédie musicale de Vincente Minnelli, deux américains partis chasser en Écosse découvrent un village mira- culeux qui apparaît tous les cent ans pour une seule journée. Ses habitants vivent au xVIIIe siècle. Dans cet univers féerique et irréel, Tommy (Gene Kelly) tombe amoureux d’une villageoise, Fiona (Cyd Charisse). L’environnement montagneux a été entière- ment reconstruit en studio, le village et ses prairies s’élèvent donc sur un sol de béton et de bois, les lointaines vallées et l’horizon sont des peintures. De retour à New York, dans un décor naturel de rues et de bars bruyants, Tommy ne tient pas longtemps et décide de rejoindre à tout jamais son amour et Brigadoon. Ce choix d’une ville contre l’autre n’a rien d’étonnant, étant entendu que le village irlandais est un décor situé dans les terres de la fiction, c’est en elle que ses habitants sont immergés bien plus que dans tel ou tel siècle. Car dans les studios de cinéma où ils ont élu domicile, les lois de notre temps réel – celui de New York – n’existent pas, elles sont aussi malléables que la nature qui y est agencée. On ne s’étonne donc pas que Tommy préfère, à l’hostilité New Yorkaise, le carton pâte irréel de la maquette grandeur nature qu’est Brigadoon. Bref, Tommy décide surtout de vivre dans la fiction où tout ce qui est construit l’est dans un but unique : donner une consistance et une cohérence à la fable qui s’y trame. C’est le même type de soumission du bâti à la construction narrative que produit David Coste.

Seulement chez lui le réel n’est pas reproduit mais, pourrait on dire, fictionnalisé sur place. Il transforme notre environnement quotidien en éléments de carton-pâte ou, en tout cas, nous conduit à le regarder comme tel. Ainsi lors de son exposition au centre d’art contemporain de Colomiers on pouvait voir l’image photographique d’un mur de briques rouges prise à quelques mètres dans la ville nouvelle du Val d’Aran.

Prélevé par l’outil photographique de son environnement urbain il se retrouve plongé par l’artiste dans une composition où tout semble irréel. C’est pourtant la reproduction fidèle du milieu d’où il provient. Il est entouré d’une rue de bitume, d’un trottoir et d’un autre mur en béton gris comme c’est le cas là où il est physiquement. Seulement sa facture d’image numérique le place directement dans le champ de la représentation. Pour être plus précis, on pourrait dire que, sous forme d’image de synthèse, cet environnement nous apparaît comme une maquette de lui-même. Hors de l’exposition, dans le Val d’Aran, on pouvait voir ce bout de mur tel qu’il est vraiment au bord d’une route. On pouvait également le retrouver intégré à l’une des quatre compositions portant le titre Vous êtes presque ici que David Coste présentait dans des panneaux d’affichages.

Ce sont des images numériques telles que celles réalisées par les bureaux d’architectes pour présenter leurs projets et annoncer les modifications qui seront apportées à l’espace urbain. Ces panneaux préfigurant la modification du paysage sont récurrents dans le travail de David Coste. Nombre de ses réalisations, qu’il s’agisse de dessins, de maquettes ou d’installations, exploitent le caractère prophétique du panneau de chantier. C’était notamment le cas lors de son exposition à image/imatge (Orthez) où, dans une images numérique et une installation, des panneaux apparaissaient extrudés d’une partie de leurs représentations. Celui que l’on pouvait découvrir posé au sol était placé en vis-à-vis d’une maquette. Une telle rencontre souligne la notion de projet, ces deux dispositifs, le panneau et la maquette, ayant également vocation à imaginer et maîtriser un territoire et son exploitation. Le fait que ce panneau ait été débarrassé de l’image d’une maison qu’il comportait, laissant à la place un vide par lequel apparaît son environnement, nous permet d’envi- sager le mouvement de réalisation qu’intrinsèquement il énonce : le passage de la représentation au réel. Car chaque apparition de ces panneaux dans nos villes est en effet porteuse du futur de l’endroit qu’ils représentent. Ils permettent d’expérimenter cette situation paradoxale qui consiste à contempler en même temps un lieu et son futur ainsi que d’envisager les modifications qui lui seront apportées. Ce n’est donc pas tant un futur qui y est représenté qu’un processus d’altération, celui qui se manifeste entre un environnement tel qu’il est et la projection de la formulation qu’on lui prédit. C’est précisément dans cet espace fantasmatique, qui fait d’un lieu un objet manipulable, qu’agissent les travaux de David Coste. La série Vous êtes presque ici, dispersée dans le Val d’Aran, présente cette ancienne « ville nouvelle » sous un jour inédit. Des morceaux du paysage architectural environnant leurs lieux d’implantation y apparaissent : une arche couverte de carrelage, un corps de bâtiment rond, un fronton.

Mais leur apparition se fait sur un mode qui renforce leur caractère d’éléments déplaçables et modifiables. Car, outre leur facture d’image numérique qui renforce cette sensation de virtualité, ils sont entourés d’éléments qui sont plus des bouts de maquette en construction que des architectures. On y trouve également des photographies du même lieu à différentes époques qui en documente l’évolution. L’environnement qui nous entoure est ainsi présenté sous forme de projection, de projet, livré comme une construction ou, plus encore, comme un décor manipulable. Ainsi, en déplaçant les codes de la préfiguration architecturale habituellement offerte comme la promesse d’un environnement modifié vers ceux du décor, David Coste éclaire le fait qu’ils représentent avant tout des constructions et que tout ce qui est bâti existe préalablement sous la forme de dessins ou de maquettes, de constructions d’un monde idéal. Et, de fait, la promesse architecturale se présente comme une fiction. Celle d’un temps à venir où l’environnement remanié sera plus fonctionnel, plus chatoyant.

S’y confronter implique que le spectateur se projette dans cette maquette grandeur nature qu’il habitera alors. Dans les décors bâtis ce ne sont pas des acteurs qui évoluent, mais des habitants. Car, comme toute ville nouvelle, le Val d’Aran s’est construit au milieu de rien, d’un coup, sans histoire. Elle a poussé sans relation avec la réalité de son environnement comme l’on fait Cinecittà et les décors montagneux où vivent désormais Tommy et Fiona. Comme eux, ceux qui vivent presque ici sont les figurants d’une fiction architecturale. 

François Aubard/2010

Entretient David coste The Drawer n° 05 – Les Choses


Les choses que vous dessinez ont-elles quelque chose en commun ?

Ce sont des constructions entre réalité et fiction qui empruntent autant au dé- cor de cinéma qu’à des architectures sans qualité ou à des utopies qui auraient pris place dans le réel. Elles tentent de mettre en place des assemblages qui évoquent le monde des images.

Le réel est-il un bon sujet de dessin ? Le réel s’introduit dans mes choses dessinées autant que la fiction. À ce titre le dessin est un filtre qui nous éloigne du réel pour mieux le reconvoquer, une mise à distance, une nouvelle dimension. Je choisis de ne pas opposer les deux afin de définir un niveau de réalité qui puiserait autant dans la fiction des images que dans la réalité du monde qu’elles convoquent. 

Le plus simple à dessiner : les objets, les idées ? 

Je ne peux pas hiérarchiser. Les choses adviennent naturellement, par nécessité, par la volonté ou par la pensée, mais jamais simplement.

Qu’objectivent vos dessins ?

Des éléments d’un environnement à la fois en construction et en dislocation. Mon travail s’échafaude ainsi. Mes choses apparaissent sans jamais m’appartenir totalement. Elles reprennent leur autonomie une fois sur le papier. Elles proposent de nouvelles possibilités narratives, une constellation de lectures possibles d’un univers en chantier.

Qu’accumulent-ils ?

Des espaces que l’on peut pénétrer en partie, qui permettent d’être simultanément dedans et dehors.

La chose dessinée jusqu’à son épuisement ? 

Le décor sous toutes ses formes et particulièrement quand il évoque le paysage. J’aime les choses fac- tices mais vraisemblables dans lesquelles on peut se projeter. Je les connecte à la culture populaire et à l’histoire des arts. C’est l’idée d’un cycle qui se réactive plus qu’il ne s’épuise.

 The Drawer et David Coste  entretien, dans, The Drawer, volume 5, « Les Choses », Paris, Ed. The Drawer/Les Presses du réel, octobre 2013.

"Entretien" 2013

vidéos de 17 min, Jérôme Dupeyra et David Coste Contribution du centre d'art image imatge pour le magazine en ligne des centres d’art «Un coup de des.net» marquant 30 ans de décentralisation.

http://www.uncoupdedes.net/contribution/entretien

Artiste et enseignant en école d’art, David Coste collabore avec le centre d’art depuis plusieurs années. L’appropriation des images, le détournement et la référence sont au cœur de son travail et font écho à la programmation du centre d’art, notamment dans la politique éditoriale et la question des images imprimées. Entretien est une vidéo qui dresse différents portraits : portrait d’un artiste à travers son travail, ses collaborations et un regard critique ; portrait en filigranes des projets artistiques, pédagogiques et éditoriaux menés par un centre d’art en milieu rural ; enfin portrait des relations qui se tissent entre artistes, acteurs du milieu de l’art, futurs acteurs, étudiants, publics et territoires, autour d’une structure, depuis près de 30 ans.